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Incendies : l’origine humaine du départ de feu n’exclut pas le rôle clé du changement climatique

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à retenir

  • Le changement climatique accroît la fréquence et l’intensité des conditions météorologiques favorables aux grands incendies de forêt.
  • Le changement climatique a au moins doublé la probabilité de conditions propices à des feux de grande ampleur lors des incendies de Gironde en 2026, selon une étude d’attribution.
  • En Europe occidentale, la succession d’un hiver pluvieux puis d’un printemps sec est un facteur de plus en plus important du risque d’incendie, car elle favorise l’accumulation puis le dessèchement de la végétation.

Contenu ANALYSé

Trompeur

"Si personne ne met le feu, il n'y a pas de feu. Ça n'a aucun rapport avec le changement climatique"

Source : France 24, Europe 1, CNews, Christian Pinaudeau, 24 Juil 2026

Verdict detail

Trompeur:

Cette affirmation confond deux phénomènes distincts : le déclenchement d’un incendie et sa propagation. Si une source d’ignition (humaine ou naturelle) est nécessaire au départ d’un feu, son intensité, sa vitesse de propagation et sa superficie brûlée dépendent fortement des conditions météorologiques et de l’état de la végétation. En affirmant que cela n’a « aucun rapport avec le changement climatique », Christian Pinaudeau occulte ce rôle pourtant bien établi par la littérature scientifique.

Affirmation entière

"Et ce n'est pas dû à la chaleur, et ce n'est pas dû au réchauffement climatique. Cette liaison de cause à effet n'est pas réelle. C'est l'action humaine qui provoque ces désastres. Directement ou indirectement. Voilà. Réchauffement climatique, sécheresse, ce sont des facteurs aggravants. Mais si on ne mettait pas le feu… Il n'y a pas de feu. Moi, je n'ai jamais vu les arbres se mettre le feu."

Vérification

À chaque incendie, les chaînes d’information en continu consacrent une large couverture à l’événement, en particulier lorsque l’ampleur ou l’intensité des feux est inédite, comme c’est le cas en France en 2026. Le changement climatique s’invite régulièrement dans les programmes d’information, et un expert est devenu un visage familier de ces débats : Christian Pinaudeau. Ancien secrétaire général du Syndicat des sylviculteurs du Sud-Ouest et docteur en sciences de gestion, où il a consacré sa thèse à la gouvernance de la filière forestière et à la gestion des risques d’incendie, il est fréquemment présenté comme un “expert des incendies et des feux de forêt”. Pourtant, certaines de ses affirmations sur le rôle du changement climatique dans les incendies trompent sur le consensus scientifique en la matière. Nous les vérifions, avant de fournir une explication détaillée des mécanismes à l’œuvre.

Un élément de langage bien rodé, qui prête à confusion

“Si personne ne met le feu, il n’y a pas de feu. Ça n’a aucun rapport avec le changement climatique”. À plusieurs reprises, sur CNews, Europe 1 et France 24, cette affirmation a été avancée par Christian Pinaudeau pour écarter tout lien entre le réchauffement climatique et les incendies de forêt. La démonstration est aussi plus catégorique sur CNews et Europe 1 :  “ce n’est pas dû à la chaleur, et ce n’est pas dû au réchauffement climatique. Cette liaison de cause à effet n’est pas réelle. C’est l’action humaine qui provoque ces désastres” (voir caroussel d’affirmations plus bas).

La démonstration tient d’une idée simple qui peut sembler logique à première vue, et que nous allons vérifier : puisque la plupart des feux sont déclenchés par les humains, alors le changement climatique ne pourrait en être une cause. 

Ces affirmations reposent sur une confusion entre le départ de feu et l’incendie lui-même. Si les scientifiques s’accordent sur le fait que l’immense majorité des départs de feu ont une origine humaine, cela ne signifie pas que le fait de déclencher un feu explique à lui seul l’ampleur des incendies qui en résulte. En réalité, le changement climatique joue un rôle majeur dans les conditions qui permettent à un départ de feu de devenir un incendie de grande ampleur, en favorisant des feux plus intenses, plus difficiles à maîtriser et susceptibles de brûler des surfaces beaucoup plus importantes.

Or, ce sont précisément ces feux extrêmes, devenus incontrôlables sous l’effet du climat, qui étaient au centre des débats quand Christian Pinaudeau avance ces affirmations, à l’instar des incendies qui ont ravagé la Gironde et les Landes en 2026. 

La propagation des feux exige une combinaison de facteurs, dont le climat devient la variable déterminante

La confusion entre départ de feu et incendie

Les affirmations réduisant la cause des incendies aux seules actions humaines par le déclenchement du feu reposent sur une confusion entre deux concepts distincts : le départ de feu (l’ignition) et l’incendie.

Selon l’Observatoire des forêts françaises, un incendie se caractérise par une “combustion qui se propage de manière incontrôlée, dans le temps et dans l’espace”. La littérature scientifique distingue cette propagation de la phase d’ignition (ou départ de feu), qui correspond à l’allumage initial de la végétation par une source chaude, comme une allumette, un mégot ou une étincelle. Il existe une différence fondamentale entre ce qui déclenche un incendie et ce qui le rend incontrôlable. Un départ de feu ne devient un incendie de grande ampleur que si les conditions météorologiques, la végétation et d’autres facteurs environnementaux et sociaux permettent au feu de se propager. Les causes du départ de feu ne sont donc pas les mêmes que les causes de l’incendie

C’est exactement ce que montrent les chercheurs du World Weather Attribution (étude que nous analysons plus bas en détail). En analysant les conditions ayant conduit aux incendies de juillet 2026 dans le sud-ouest de la France (Gironde et Landes), ils concluent que le changement climatique d’origine humaine a rendu les conditions de propagation nettement plus sévères. Leur indicateur, le Daily Severity Rating (DSR), ne mesure pas seulement le risque d’incendie, mais aussi la difficulté à maîtriser un feu une fois qu’il est déclenché. Pour cet épisode, l’intensité du DSR sur les sept jours les plus critiques est estimée 46 % plus élevée qu’elle ne l’aurait été sans réchauffement climatique d’origine humaine, et de telles conditions sont au moins deux fois plus probables qu’elles ne l’auraient été dans un monde sans réchauffement d’origine humaine. 

En assimilant l’incendie à son seul élément déclencheur, l’affirmation de Christian Pinaudeau occulte une réalité fondamentale : la sécheresse historique, les températures élevées et les épisodes de canicule inédits (dont l’intensité et la fréquence sont accrues par le changement climatique) assèchent la végétation, augmentent la disponibilité du combustible et créent des conditions propices à des feux plus rapides, plus intenses et plus difficiles à maîtriser. En l’absence de la sécheresse et des vagues de chaleur intensifiées par le changement climatique, une allumette aurait toujours pu causer un départ de feu, mais les conditions n’auraient probablement pas permis qu’il atteigne l’ampleur et la gravité des incendies qui ont marqué le sud-ouest.

Réduire la responsabilité humaine à la seule étincelle permet souvent d’écarter opportunément le rôle du changement climatique, mais aussi parfois celui de nombreux autres facteurs d’origine humaine, comme l’aménagement du territoire (voir ci-dessous). Pourtant, les données scientifiques sont sans appel : si l’humain apporte le plus souvent le départ de feu, le changement climatique modifie les conditions biophysiques du milieu (voir Fig. 1) et permet plus souvent la transformation de ces départs de feu en incendies. Et ce sont les activités humaines qui, en amont, via les émissions de gaz à effet de serre, alimentent le changement du climat.

Figure 1 – Projections du nombre supplémentaire de jours par an présentant un danger d’incendie élevé à extrême en Europe (indice de “météo des feux“ / “Fire Weather Index” quotidien ≥30), par rapport à la période de référence récente (1981–2010). Les trois cartes illustrent l’impact moyen d’un réchauffement mondial de +1,5 °C, +2 °C et +3 °C. L’indice météorologique des forêts évalue le risque d’incendie à partir de variables météorologiques, un indice supérieur ou égal à 30 correspond à un danger de feu caractérisé par une propagation rapide des flammes et des conditions propices à de grands feux incontrôlables. Source : Centre commun de recherche (JRC), Rapport PESETA IV. Traduction : Science Feedback

Il arrive pourtant à Christian Pinaudeau d’ajouter sur les plateaux de télévision, après les affirmations trompeuses que nous avons citées que : “réchauffement climatique, sécheresse : ce sont des facteurs aggravants”. La contradiction est pourtant manifeste : comment soutenir d’un côté que l’incendie “n’est pas dû au réchauffement” ou que “cette liaison de cause à effet n’est pas réelle” et affirmer de l’autre que le climat en est un “facteur” ? Nous avons contacté Christian Pinaudeau. Dans sa réponse par courriel, il reconnaît qu’un incendie de forêt “peut en effet se développer à l’appui d’une combinaison multifactorielle dont une sécheresse, laquelle est liée au réchauffement climatique”, mais insiste sur le fait que “la cause d’un départ d’incendie est unique” et humaine. Le périmètre de son propos s’est alors resserré : il n’est plus question de la ‘cause de l’incendie’ dans son ensemble, mais uniquement de celle du ‘départ’ de feu. Cette réponse reste centrée sur l’allumage, alors que notre vérification montre précisément que cette approche est incomplète : la littérature scientifique distingue le départ de feu de sa propagation et montre que le changement climatique modifie aussi les conditions qui déterminent si un feu devient un incendie difficile à maîtriser et de grande ampleur.  

« Et ce n’est pas dû à la chaleur, et ce n’est pas dû au réchauffement climatique. Cette liaison de cause à effet n’est pas réelle. C’est l’action humaine qui provoque ces désastres.  Directement ou indirectement.  Voilà. Réchauffement climatique, sécheresse, ce sont des facteurs aggravants. Mais si on ne mettait pas le feu… Il n’y a pas de feu. Moi, je n’ai jamais vu les arbres se mettre le feu. »

Christian pinaudeau sur CNews et Europe 1 le 24/07/2026 à 09:14

« Attendez, attendez. Parce qu’on mélange tout là. Alors je comprends la colère de cette jeune femme, surtout qu’elle a été obligée d’évacuer sa maison qui est menacée par le feu. Très bien. Mais si personne ne met le feu, il n’y a pas de feu. Ça n’a aucun rapport avec le changement climatique […] Et il faut savoir aussi que les feux provoqués par l’homme sont les plus grands feux »

christian pinaudeau Sur France 24 le 24/07/2026 à 13h20

Changement climatique et incendies : ce que dit la science

Sur les incendies du sud-ouest en 2026

Les chercheurs du World Weather Attribution ont publié une analyse “super rapide” sur le rôle du changement climatique dans l’intensité des conditions météorologiques favorables aux incendies dans les régions les plus touchées en France (Gironde et Landes) et en Espagne. Pour cela, ils utilisent un indicateur appelé Daily Severity Rating (DSR), qui permet d’évaluer non seulement le risque de départ de feu, mais surtout la difficulté à contrôler un incendie une fois déclenché. Cet indicateur est particulièrement adapté aux épisodes d’incendies prolongés, car il prend en compte l’accumulation de conditions défavorables sur plusieurs jours. 

Les auteurs analysent les sept jours consécutifs où les conditions météorologiques favorables aux incendies ont été les plus sévères (l’indicateur DSR sur sept jours, ou DSR7x) dans les zones touchées. Cette approche permet d’évaluer l’intensité cumulée de l’épisode de risque incendie, en tenant compte du fait que les incendies majeurs résultent souvent de conditions extrêmes persistantes plutôt que d’un seul jour exceptionnel.

L’analyse montre que : 

  • le réchauffement climatique observé depuis l’ère préindustrielle (environ +1,4 °C de température moyenne mondiale) a rendu un tel épisode au moins deux fois plus probable (voir Fig. 2). Les auteurs soulignent que le modèle statistique pourrait sous-estimer la rareté réelle de l’événement, l’estimation donc être considérée comme une estimation prudente.
  • un épisode atteignant un niveau de conditions météorologiques favorables aux incendies (DSR7x) comparable à celui observé est estimé se produire environ une fois tous les 20 ans dans le climat actuel (voir Fig. 2). 
Figure 2 – Périodes de retour et niveaux du DSR sur 7 jours dans chacune des deux régions étudiées, ainsi que les variations relatives d’intensité et le rapport de probabilité (facteur de changement de la probabilité d’occurrence d’événements extrêmes similaires) associés à une augmentation de 1,4 °C de la température moyenne mondiale depuis l’ère préindustrielle et de 0,6 °C depuis 2000. Les incertitudes estimées par rééchantillonnage sont indiquées entre parenthèses. Source : World Weather Attribution. Traduction : Science Feedback.

Les auteurs de l’étude expliquent (traduction de l’anglais) :

“Les semaines qui ont précédé les incendies ont été marquées par une succession de vagues de chaleur extrêmes et de faibles précipitations sur une grande partie de l’Europe occidentale, alors que la saison n’en était encore qu’à ses débuts. Des études récentes ont montré que le changement climatique d’origine humaine avait accru la probabilité de ces conditions antérieures de chaleur et de sécheresse, qui ont joué un rôle essentiel dans l’apparition des conditions météorologiques extrêmes propices aux incendies.”

Ces résultats ne signifient pas que le changement climatique est la cause unique des incendies, qui dépendent également d’autres facteurs comme les sources d’ignition, la gestion des forêts et les conditions locales. Les auteurs indiquent plutôt que le réchauffement climatique a au moins doublé la probabilité de rencontrer des conditions météorologiques si sévères et capables d’amplifier un incendie une fois déclenché.

Sur les incendies en général

Comme nous l’avons vu, le fait de jeter une allumette dans un espace boisé ne déclenche pas nécessairement un incendie de forêt de grande ampleur. Pour qu’un feu se déclenche, puis se propage jusqu’à devenir incontrôlable, il est nécessaire qu’une combinaison de facteurs biophysiques et, dans certains cas, anthropiques, crée des conditions favorables à son déclenchement et à sa propagation.

Il est important de retenir qu’il n’existe pas une cause unique des incendies de forêt, mais une combinaison de facteurs dont les interactions sont aujourd’hui bien établies par la littérature scientifique. Parmi les principaux facteurs figurent les sources d’inflammation, la disponibilité et les caractéristiques des combustibles, les épisodes de sécheresse ainsi que les conditions météorologiques favorables à l’amorce et à la propagation des incendies[1]. Les feux de forêt résultent ainsi de l’interaction de ces différents facteurs, qui se recoupent et influencent conjointement le déclenchement, le développement et le comportement du feu (fig. 2).

Figure 3 – Les feux de forêt sont déterminés par de nombreux facteurs complexes qui interagissent pour façonner leur apparition, leur comportement, leur durée, leur propagation et leur impact global. Selon Pausas et Keeley (2021), il existe quatre principaux facteurs transversaux : les sources d’inflammation, les combustibles, les sécheresses et les conditions météorologiques. Source : GRID-Arendal. Traduction : IGN.

Le changement climatique facilite le franchissement des seuils de déclenchement des feux de forêt

Le changement climatique affecte les régimes météorologiques à long terme ; il est donc directement lié au risque d’incendie de forêt et a déjà entraîné une augmentation de la fréquence et de la gravité des feux de forêt. Dans l’ouest des États-Unis, par exemple, en augmentant la sécheresse des combustibles et la fréquence des épisodes de sécheresse, le changement climatique a considérablement accru la superficie des zones brûlées par les feux de forêt au cours des dernières décennies (fig. 3), avec environ 4,2 millions d’hectares supplémentaires (soit à peu près la superficie combinée de deux États américains, du Massachusetts et du Connecticut)[2].

À ce sujet, nous avons récemment analysé une étude majeure sur l’implication du changement climatique dans les incendies (lire notre article en anglais). Réalisée sur l’Amérique du Nord (États-Unis et Canada), cette étude franchit un cap méthodologique : les chercheurs ont isolé pour la première fois l’“empreinte” du changement climatique d’origine humaine dans l’indice de météo des feux (Fire Weather Index, voir fig. 1) à une échelle régionale. L’étude révèle que le changement climatique anthropique est responsable de 81 % à 188 % de la dégradation de cette météo des feux sur les 50 dernières années. La borne supérieure (> 100 %) indique que, sans les émissions de gaz à effet serre humaines, la variabilité naturelle du climat aurait eu un effet modérateur, diminuant le risque d’incendie sur cette période. 

Figure 4 – À gauche : relation entre l’aridité du combustible et la superficie annuelle brûlée par les feux de forêt dans l’ouest des États-Unis, avec la répartition des forêts (en vert) indiquée dans l’encart. La superficie brûlée a plus que triplé entre les périodes 1984-1999 et 2000-2017[2]. À droite : Impact du changement climatique sur l’aridité du combustible et la superficie brûlée par les feux de forêt. Le rouge indique la superficie brûlée observée, le noir représente un scénario simulé sans changement climatique, et le jaune correspond à l’ensemble des superficies brûlées attribuées au changement climatique (rouge moins noir)[2]. Traduction : Science Feedback

Les feux de forêt se déclarent lorsque les seuils d’inflammabilité, de combustible et de sécheresse sont franchis et que les conditions météorologiques sont propices. La durée de la saison des feux, ainsi que la fréquence des sécheresses et des années sèches, sont toutes accrues par le changement climatique, ce qui abaisse globalement les seuils météorologiques propices aux incendies (fig. 4). Bien que le changement climatique ne soit pas toujours le facteur le plus important sur chaque site spécifique de feu de forêt, son importance relative à l’échelle mondiale augmente à mesure que les effets du réchauffement climatique s’intensifient[1,3].

Figure 5 – À gauche : les seuils variables (lignes verticales en pointillés) pour les principaux facteurs liés aux feux de forêt : sources d’inflammation, combustibles et sécheresses. Les activités humaines, représentées ici par la “croissance démographique”, en particulier à l’interface entre zones sauvages et zones urbaines, ainsi que le changement climatique, sont étroitement liées à ces seuils[1]. À droite : les feux de forêt se déclarent une fois ces seuils franchis, mais leur ampleur et leur persistance dépendent de la continuité du combustible et de la durée des conditions météorologiques propices au feu[1].

Les feux de forêt sont principalement déclenchés de manière naturelle par la foudre, et le changement climatique est capable d’en augmenter la fréquence. On prévoit en effet une hausse de 47 % des impacts de foudre au-dessus des terres d’ici la fin du siècle selon certains scénarios (scénario RCP6.0)[4]. Les autres départs de feu sont presque exclusivement le fait de l’activité humaine. Les aléas naturels comme les feux de forêt contraignent les populations à se déplacer, ce qui étend l’interface habitat-forêt et accroît ainsi les risques de nouveaux départs de feu.

Bien que la déforestation et l’aménagement rural dans des zones autrefois végétalisées accentuent la fragmentation forestière, on constate également une augmentation de l’assèchement et de la disponibilité du combustible. Dans la forêt amazonienne, où le changement climatique élève la température moyenne et rallonge la saison sèche, l’ouverture d’espaces pour les cultures et les routes assèchent davantage la végétation[5]. Ce phénomène a conduit aux incendies liés à la déforestation en Amazonie[6].

L’allongement des saisons de sécheresse issu du changement climatique offre aux feux de forêt davantage de possibilités pour se propager et persister en augmentant les sources de combustible. Les superficies brûlées dans les zones vulnérables, notamment en Australie et dans l’Ouest américain, augmentent parallèlement à l’aggravation de la sécheresse et des conditions de “météo des feux” pilotées par le climat[7].

Les espèces végétales invasives, qui trouvent des conditions d’habitat favorables dans de nouvelles régions en raison du changement climatique, peuvent aussi influer sur le régime des incendies. Par exemple, l’incendie “Dome Fire” de 2020 dans le désert de Mojave en Californie a été aggravé par des graminées exotiques : celles-ci ont comblé les espaces vides entre la végétation indigène, augmentant la quantité et la continuité du combustible[8]. Au lieu des petits foyers morcelés habituels, cela a engendré des incendies de grande ampleur plus concentrés.

La revégétalisation des paysages agricoles liée à l’abandon des terres et à d’autres changements d’usage des sols a reconnecté des millions d’hectares de biomasse (combustible)[9]. Les processus du changement climatique provoquent à la fois un “verdissement” (augmentation de la végétation et donc de la quantité de combustible) et un “brunissement” (assèchement accru de la végétation et donc de la siccité du combustible) de la Terre[10]. Même l’effet de fertilisation par le CO₂ imputable à la hausse des gaz à effet de serre peut accroître le risque d’incendie en stimulant la production de biomasse végétale et de litière, augmentant ainsi la charge de combustible des zones inflammables[11].

La boucle de rétroaction positive entre les feux de forêt et le climat

Nous nous trouvons aujourd’hui au cœur d’une boucle de rétroaction positive entre les feux de forêt, le changement climatique et les activités humaines (fig. 5). À mesure que nous émettons de plus en plus de gaz à effet de serre et que la température de la Terre augmente[12], nous contribuons à assécher les forêts, à adoucir les hivers et à allonger les saisons des feux. Ces changements favorisent la propagation des feux de forêt et prolongent leur durée, ce qui augmente la superficie totale brûlée.

Figure 6 – La boucle de rétroaction positive entre les feux de forêt et le changement climatique. Chaque élément est susceptible de renforcer les autres, un phénomène également intensifié par les activités humaines via les émissions de gaz à effet de serre. Source : GRID-Arendal. Traduction : Science Feedback

Une végétation plus sèche s’enflamme également plus facilement, que la cause soit naturelle ou humaine, ce qui augmente le nombre d’incendies. Avec des feux de forêt plus nombreux et plus durables, une quantité accrue de carbone de la biomasse est convertie en gaz à effet de serre (tels que le dioxyde de carbone, le méthane et le protoxyde d’azote) puis transférée dans l’atmosphère.

Les feux de forêt de l’hémisphère nord émettent désormais plus de carbone que jamais auparavant. Les boucles de rétroaction entre le climat et les feux de forêt ont contribué à l’exacerbation des feux extrêmes dans les forêts boréales d’Amérique du Nord et d’Eurasie ; en 2021, la part de ces derniers dans les émissions mondiales liées aux incendies est passée de sa valeur habituelle de 10 % à près d’un quart[13]. Ces émissions accrues s’ajoutent aux émissions d’origine humaine et complètent la boucle de rétroaction en intensifiant l’effet de serre, ce qui élève les températures mondiales et assèche encore davantage la végétation.

Notre capacité à mettre en œuvre des mesures de prévention des feux de forêt, telles que les brûlages dirigés (ou feux contrôlés) visant à réduire la charge de combustible et le risque d’incendies extrêmes, est elle aussi entravée par le changement climatique. Pour réaliser un brûlage dirigé, il faut bénéficier de conditions favorables de température, d’humidité relative, de vent et d’humidité de la végétation, afin d’éviter que le feu ne devienne incontrôlable. Le nombre de jours répondant à ces conditions devrait diminuer, par exemple de 17 % d’ici 2060 aux Etats-Unis dans le cadre d’un réchauffement de 2 °C[14].

En résumé, il est essentiel de garder à l’esprit que, bien que de multiples facteurs entrent en jeu dans le déclenchement des feux de forêt, le changement climatique y joue un rôle de plus en plus prépondérant. Les feux de forêt résultent d’interactions complexes entre des facteurs biophysiques et humains, et il suffit d’un seul départ de feu mal maîtrisé pour provoquer une catastrophe d’ampleur. Lorsque des causes bien connues et documentées sont identifiées pour le départ d’un feu (comme un acte malveillant ou la chute de lignes électriques), elles sont parfois utilisées comme argument pour nier toute influence du changement climatique. De nombreux feux de forêt sont effectivement le résultat direct d’activités humaines. Cependant, le changement climatique rend désormais possibles des incendies nettement plus nombreux et dévastateurs, entraînant des impacts environnementaux et économiques négatifs accrus[3].

References:

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