5 fois plus de fausses informations pendant la canicule de mai comparé à la moyenne
La France a connu, entre le jeudi 21 mai et le samedi 30 mai 2026, un épisode de chaleur durable et intense, exceptionnel pour un mois de mai. Nous avons passé en revue une semaine entière de programmes de télévision et de radio d’information diffusés pendant cette canicule (du samedi 23 au samedi 30) et abordant le changement climatique. Nous y avons détecté 62 cas de mésinformation.
Autrement dit, durant cette semaine de canicule, chaque jour et demi a généré, en moyenne, autant de cas de mésinformation climatique qu’une semaine moyenne en 2025, soit un taux près de cinq fois supérieur à la moyenne.
Nous avons regroupé les affirmations fausses ou trompeuses en plusieurs catégories que nous détaillons ci-dessous, en examinant la crédibilité des cas les plus emblématiques de cette vague de propos trompeurs.
Canicule et science : relativiser et minimiser les impacts du réchauffement, et semer le doute sur l’intégrité des scientifiques
La canicule de fin mai a été la plus précoce jamais enregistrée en France, avec des températures exceptionnellement élevées, localement avec près de 15 °C au-dessus des normales de saison. Elle a également marqué un précédent historique avec le déclenchement de la première Vigilance canicule au mois de mai. Dès les premiers jours, les caractéristiques extrêmes de cet événement s’inscrivaient manifestement dans les effets attendus du changement climatique, avant même la réalisation d’une étude d’attribution. Cela n’a pourtant pas empêché certaines figures médiatiques de diffuser des affirmations trompeuses.
Minimisation du caractère inédit de la canicule et de son lien avec le réchauffement climatique
Le changement climatique rend les vagues de chaleur plus intenses, plus longues et plus fréquentes dans le monde entier. Fin mai, les premières analyses indiquent déjà qu’une telle canicule avait “de l’ordre d’une chance sur 1000 de survenir à cette période de l’année, par rapport au climat de 1979-2025”. Comme l’explique Christophe Cassou, climatologue et directeur de recherche au CNRS, dans cet entretien au Monde, un tel événement est “virtuellement impossible dans le climat de l’ère préindustrielle non réchauffé par les activités humaines”.
Pourtant, plusieurs affirmations minimisent le lien entre les épisodes de forte chaleur et le changement climatique en présentant ces événements comme de simples phénomènes météorologiques “normaux”.
Ainsi, Raphaël Stainville, journaliste au JDD, affirme sur CNews qu’il “ne faut pas non plus, sur la base de ces fortes chaleurs, qui sont des phénomènes météorologiques, en déduire des conclusions climatiques”. Alexandre Devecchio, journaliste au Figaro et éditorialiste, tient un raisonnement similaire en déclarant que “[s]’il fait 15 jours de chaleur, de grosse chaleur par an, ce n’est pas non plus dramatique” et que “tout n’a pas radicalement changé”. Une auditrice d’Europe 1 affirme également, à propos de la canicule de 1976, qu’il “y a eu des périodes où il a fait chaud” et appelle à “arrêter de faire peur aux gens”. Mais affirmer qu’il s’agit uniquement d’un phénomène météorologique naturel est trompeur car la science montre que ce type d’événements météorologiques a vu sa probabilité et son intensité très largement augmentées par le réchauffement du climat.
De manière plus générale, les mesures montrent une augmentation continue du nombre de journées chaudes (température maximale au-delà de 25°C) en France métropolitaine depuis plus de soixante ans, de l’ordre de +4 à +6 jours par décennie en moyenne, et jusqu’à +8 jours par décennie dans le sud du pays.
Pour éclairer cette confusion dans l’interprétation de la vague de chaleur, le climatologue François-Marie Bréon, auteur principal du Groupe 1 pour le cinquième rapport du GIEC, apporte le commentaire suivant :

François-Marie Bréon
Deputy Director, Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement
L’augmentation de la fréquence et de l’intensité des canicules, en France et dans le monde, est bien documentée, et la cause anthropique à cette augmentation fait consensus. Même si des canicules sont survenues dans le passé, elles n’avaient pas l’intensité de celles observées ces dernières années. En Europe, on observe que la hausse des températures extrêmes (celles atteintes en période de canicule) augmente plus vite que la température moyenne. Il y a donc un processus amplificateur.
Pour avoir une canicule, il faut des conditions météorologiques particulières. Ces conditions ont existé dans le passé, mais le réchauffement climatique récent va s’y ajouter, conduisant à des températures extrêmes qui sont plus élevées que celles atteintes dans les canicules du passé.
A titre d’exemple, je joins une analyse des températures relevées à la station météorologique de Paris-Montsouris.
On analyse les températures minimales (TN) et maximales (TX) quotidiennes pour en faire la moyenne annuelle, ainsi que les extrêmes. On constate qu’en moyenne sur les 60 dernières années, les températures minimales et maximales augmentent de 0.3-0.5 degrés Celsius par décennie. Mais les extrêmes chauds (la température maximale observée sur une année) augmentent de 1,2 degrés par décennie. Les températures extrêmes sur Paris sont donc bien plus élevées que dans mon enfance.

“Voilà, il fait 15 jours de chaleur, de grosse chaleur par an. C’est pas non plus dramatique. […] Mais pour l’instant, il y a les épisodes de grand froid, 15 jours par an, et les épisodes de grosse chaleur, 15 jours par an. Moi, j’ai l’impression que tout n’a pas radicalement changé, tout de même.”
– Alexandre Devecchio, journaliste pour le Figaro et éditorialiste, sur CNews, le 2026-05-27 11:42:00
“On a subi [la canicule de] 76 et nous sommes encore là […] arrêtons de faire peur aux gens, de leur dire qu’il fait trop chaud […] Il y a eu des périodes où il a fait chaud”
– Auditrice sur Europe 1, le 2026-05-26T10:16:00+00:00
“Il ne faut pas non plus, sur la base de ces fortes chaleurs, qui sont des phénomènes météorologiques, en déduire des conclusions climatiques”
– Raphaël Stainville, journaliste pour Le JDD, sur CNews, le 2026-05-27 13:14:00
Cette canicule a aussi été l’occasion de remettre en question les processus scientifiques qui permettent de comprendre le changement climatique. Le propos trompeur tenu par Raphaël Stainville, journaliste au JDD, sur CNews en est un exemple : alors qu’il commence par minimiser l’influence du réchauffement climatique sur cette canicule, il est interrompu par le présentateur Julien Pasquet qui entretient une confusion sur le fonctionnement du GIEC en affirmant ”au GIEC, ils ne sont pas tous des scientifiques”.
Diffusion du doute sur des décennies de résultats scientifiques cohérents, et l’intégrité des scientifiques
Contrairement à ce qu’affirment le présentateur Julien Pasquet sur CNews (“ils ne sont pas tous des scientifiques”) et Raphaël Stainville (des conclusions “souvent politiques”), le GIEC réunit des scientifiques du monde entier, choisis pour leurs compétences dans leurs domaines, et aucun d’entre eux n’est un représentant politique. Les États ne participent pas à la rédaction des conclusions scientifiques et interviennent uniquement pour approuver la formulation du résumé final destiné aux décideurs. Ce sont exclusivement des scientifiques qui réalisent l’analyse scientifique des rapports.
Les accusations de fraude ou de désaccords cachés au sein du GIEC reposent sur des théories du complot plutôt que sur des preuves. Lorsque les résultats de scientifiques indépendants du monde entier convergent, cette cohérence renforce la solidité des conclusions scientifiques : elle ne prouve aucune “conspiration”, mais illustre le fonctionnement normal de la recherche scientifique.
Affirmer que le GIEC se serait “trompé” et aurait dû corriger ses modèles est faux (voir notre éclairage, en anglais). C’est pourtant ce qu’affirme Raphaël Stainville en affirmant “ces mêmes scientifiques… ont revu leur modèle”. Le scénario RCP8.5 auquel il est fait référence n’est pas une prédiction qui aurait pu être invalidée, mais une hypothèse permettant d’étudier ce qui se passerait si les émissions de gaz à effet de serre continuaient d’augmenter fortement. Comme les émissions mondiales n’évoluent pas selon cette trajectoire, un groupe de climatologues indépendant du GIEC a proposé de mettre à jour ce scénario. Cela ne signifie pas que les scientifiques avaient tort : ils ajustent simplement les scénarios utilisés pour explorer différents futurs possibles.
Certaines affirmations ont également pu induire l’audience en erreur sur la responsabilité des émissions humaines de gaz à effet de serre dans le réchauffement climatique (voir affirmations ci-dessous). Il est pourtant sans équivoque que la Terre se réchauffe en raison de nos émissions de gaz à effet de serre. Les scientifiques attribuent depuis 15 ans le plus haut niveau de certitude possible à la responsabilité humaine dans ce réchauffement.
Contrairement à l’affirmation de Pascal Praud, la “part de l’homme” dans le réchauffement climatique ne fait pas l’objet d’une incertitude scientifique aujourd’hui. Selon le dernier rapport du GIEC, le réchauffement attribuable aux activités humaines est estimé à environ 1,07 °C (entre 0,8 °C et 1,3 °C) sur les 1,1 °C de réchauffement observés entre l’ère préindustrielle (1850-1900) et la période 2010-2019. L’intervalle de confiance (0,8-1,3 °C) ne traduit pas un doute sur l’origine humaine du réchauffement : elle reflète simplement la marge d’incertitude d’un calcul qui combine plusieurs facteurs (variabilité naturelle du climat, limites des mesures anciennes, méthodes d’attribution). Si les variations naturelles du climat existent, elles n’expliquent pas le réchauffement actuel, qui est dû aux activités humaines.
Le présentateur : “Alors on va rappeler qu’au GIEC il y a beaucoup de monde : ils ne sont pas tous des scientifiques”
Raphaël Stainville “Et des conclusions [du GIEC] qui sont souvent politiques […] Ils ont corrigé leur trajectoire ces mêmes scientifiques, qui ont revu leur modèle.”
– Raphaël Stainville Journaliste pour Le JDD et le presentateur Julien Pasquet sur CNews, le 2026-05-27 13:14:00
“Alors après, il y a ceux qui disent, le changement climatique est quelque chose de naturel, puisque cyclique, depuis 4,6 milliards d’années, puis d’autres qui disent, c’est aussi à cause de la main de l’homme, ou des bêtises de l’homme, depuis 200 ans, l’industrialisation, etc.”
– Intervenant non identifié sur Sud Radio, le 2026-05-27T10:48:00+00:00
“Quelle est la part de l’homme sur ce changement climatique ou ce dérèglement climatique que personne ne peut nier ? Et la part de la France aussi. Quel est la part de l’homme… Et ensuite, que faire d’intelligent si cette part de l’homme est avérée ?”
– Pascal Praud, présentateur, sur Europe 1 et CNews en simultané, le 2026-05-26 7:18:00
”Ah bah non vous savez, la Terre de toute façon, la température a varié tout au long […] C’est la Chine qui pollue.”
– Franz Olivier Giesbert sur CNews, le 2026-05-28T16:06:00+00:00
Comme dans l’affirmation de Franz Olivier Giesbert sur CNews, qui conclut par “C’est la Chine qui pollue” (voir carrousel d’affirmations), les affirmations trompeuses détectées durant la canicule ne portent pas seulement sur les causes générales du réchauffement : elles contribuent aussi à minimiser la responsabilité de la France dans les émissions de gaz à effet de serre qui l’alimentent, ainsi que sa capacité à agir pour le limiter.
Discours d’inaction : contre la réalité physique des émissions de gaz à effet de serre
Cette vague de mésinformation relève du paradoxe : en plein épisode de chaleur extrême caractéristique du réchauffement climatique, les solutions pour le limiter sont présentées de manière trompeuse. Au moins 17 séquences médiatiques en une semaine de canicule reprennent le même narratif trompeur selon lequel “la France ne pèse rien dans les émissions mondiales, donc ses efforts sont inutiles”.
Cette affirmation trompeuse, largement répétée, s’appuie sur la faible part relative de la France dans les émissions mondiales annuelles pour justifier l’inaction. Pourtant, ce n’est qu’une manière parmi d’autres de mesurer la responsabilité climatique : en prenant en compte les émissions historiques cumulées, la France se classe environ au 8ᵉ rang mondial, contre environ le 20ᵉ rang pour ses émissions annuelles actuelles, parmi 193 pays. La France est loin de ne “rien peser” dans la lutte contre le réchauffement climatique.
La logique du “trop petit pour compter” s’effondre également lorsqu’elle est appliquée à tous les pays représentant moins de 2 % des émissions annuelles mondiales : ensemble, ils comptent pour 37,6 % des émissions totales, soit davantage que la Chine seule, pourtant présentée dans ces affirmations comme le pays responsable des efforts à fournir.
Surtout, la science climatique établit précisément l’inverse : chaque tonne de CO₂ évitée réduit le réchauffement futur, quel que soit le pays qui fait l’effort, et chaque année de retard dans la baisse des émissions augmente le réchauffement auquel nous nous exposons. Le GIEC est clair : des réductions profondes, rapides et durables des émissions de gaz à effet de serre permettraient de ralentir de manière perceptible le réchauffement climatique en une vingtaine d’années.
Enfin, la France n’est pas le pays ayant atteint le plus haut niveau de réduction de ses émissions, au point de pouvoir se dispenser d’efforts sans préjudice climatique, comme cela a été affirmé pendant la canicule. Si les émissions de dioxyde de carbone françaises ont diminué ces dernières années, leur rythme de baisse reste insuffisant pour respecter la trajectoire fixée par la SNBC 3, qui vise la neutralité carbone à l’horizon 2050. Le Haut Conseil pour le climat souligne en 2026, comme en 2025, que la France doit accélérer sa décarbonation : “en 2025, le rythme de baisse d’émissions a encore ralenti en France […] les baisses d’émissions sont insuffisantes et en partie causées par une baisse d’activité économique […] ce qui reporte les efforts sur les années à venir.”
“La France est responsable de très peu d’émissions et malheureusement, on aurait beau avoir le gouvernement le plus écolo du monde, sa trajectoire ne changerait pas celle du réchauffement climatique. […] Sur cette question là [du réchauffement], on est bons […] On est aussi victime de la géographie, c’est la France, c’est l’Italie qui sont les pays européens les plus touchés. Donc là on a beau faire des efforts, on y est pour rien.”
– La journaliste Eugénie Bastié et une intervenante non identifiée sur Europe 1, le 2026-05-28 16:14:00
“La France n’est pas responsable. […] On l’avait vu sur le Covid, est-ce qu’on peut faire quelque chose contre des choses parfois qui, non pas nous dépassent, mais qui sont enclenchées, qui sont difficiles à lutter ?”
– La journaliste Eugénie Bastié et Pascal Praud sur CNews et Europe 1, le 2026-05-29 7:34:00
“La France ne peut pas agir seule, et vous rappeliez qu’on avait une faible part dans les émissions à l’échelle mondiale, c’est vrai […] on a externalisé notre pollution. On ne fabrique plus en France, on importe d’autres pays qui, eux, en effet, polluent. […] La part de l’activité humaine dans cette responsabilité, elle existe, mais a quelle hauteur je n’en sais rien ?”
– Intervenant non identifié et le présentateur Pascal Praud sur Europe 1, le 2026-05-26 7:20:00
“C’est pas parce que nous, avec nos petits moyens parisiens et notre petit vélo et machin, qu’on va changer le cours du monde. Vous voyez bien que c’est dans le monde entier qu’il faut changer les choses […] La France émet moins de 1%. Mais oui, il faut quand même être réaliste. Tant mieux pour nous, tant mieux pour nous.”
– Intervenants non identifiés sur Sud Radio, le 2026-05-25 8:44:00
Climatisation : affirmations caricaturales sur les impacts, et des déductions trompeuses
Durant cette semaine de canicule, la climatisation a été au cœur des débats médiatiques, avec plusieurs affirmations très catégoriques et réductrices qui simplifient à l’excès un sujet complexe.
Un climatiseur combine plusieurs impacts environnementaux et climatiques : sa consommation d’énergie, les émissions fréquentes de fluides frigorigènes, les impacts liés à son cycle de vie et le rejet de chaleur vers l’extérieur en milieu urbain. C’est pourquoi les affirmations de Louis Sarkozy sur RMC (“la pollution de la climatisation n’est tout simplement pas un enjeu sérieux”), de François de Rugy sur CNews (“[La climatisation] ça n’a absolument aucun impact écologique négatif”) et de Julien Odoul sur France Info TV qui qualifie de “conneries monumentales” le fait que les climatiseurs contribuent à réchauffer la planète, sont trompeuses. Si l’électricité largement décarbonée en France réduit fortement l’impact climatique associé à la consommation énergétique, elle n’annule pas les autres sources d’impact. Les ignorer ou les minimiser ne constitue pas une représentation fidèle de l’état des connaissances scientifiques.
Les mêmes figures médiatiques affirment aussi que les nouveaux appareils, plus performants et moins polluants, annulent tous les problèmes climatiques ou environnementaux liés au parc français. François de Rugy justifie qu’en France “on a des appareils très performants”, et Louis Sarkozy affirme qu’avec ces “nouveaux systèmes […] on évite l’effet d’îlots [de chaleur] urbains”. Présenter ces appareils de nouvelle génération comme une réalité déjà généralisée est toutefois trompeur. Par exemple, la généralisation de fluides frigorigènes moins impactants chez les particuliers reste un objectif réglementaire à horizon 2027-2032, et le remplacement complet du parc existant prendra au moins 15 ans (durée de vie moyenne d’un appareil observée).
Mais même dans l’hypothèse où l’ensemble du parc serait remplacé par des appareils plus performants, cela ne supprimerait pas les impacts physiques de la climatisation comme l’affirme Louis Sarkozy. Un climatiseur ne supprime pas la chaleur, il la déplace vers l’extérieur. Améliorer son efficacité réduit l’électricité consommée, mais pas la chaleur extraite du bâtiment et rejetée dehors. D’autre part, l’îlot de chaleur urbain dépend surtout des matériaux et de l’organisation des villes, pas de la performance des climatiseurs. Les climatiseurs modernes peuvent donc seulement limiter leur contribution au phénomène, pas de l’éviter comme l’affirme Louis Sarkozy.
Un autre type d’affirmation trompeuse détecté consiste à opposer le potentiel de rafraîchissement de l’isolation à la climatisation, comme lorsque David Lisnard affirme que “l’isolation, c’est sympa, mais c’est beaucoup moins important [que la climatisation]”. C’est une opposition trompeuse : l’isolation limite l’entrée de la chaleur, tandis que la climatisation évacue la chaleur déjà présente. Une climatisation peut effectivement produire un refroidissement bien plus important, mais elle intervient sur un bâtiment dont les besoins de refroidissement dépendent justement de son niveau d’isolation et des autres mesures passives. En affirmant ensuite que “toutes les études l’ont montré”, David Lisnard invoque une littérature scientifique qui classerait isolation et climatisation par ordre d’importance, alors que la question qu’elle traite n’est pas celle-là. Le GIEC classe les mesures passives en priorité par rapport à la climatisation, non pas parce qu’elles seraient “plus importantes” dans l’absolu, mais parce que cet ordre, isolation d’abord, climatisation ensuite, permet de réduire les coûts et les besoins énergétiques sans perte de confort.
Enfin, certains affirment que le faible taux d’équipement en climatisation en France serait dû à une propagande médiatique orchestrée pour exagérer faussement la pollution de la climatisation. Cette théorie ne repose pas sur des faits et détourne l’attention du facteur principal : l’augmentation des fortes chaleurs liée au réchauffement climatique accroît le besoin de climatisation. Les faits montrent d’ailleurs que le taux d’équipement en climatisation des ménages français progresse rapidement : il est passé de 18% à 24% entre 2023 et 2025, soit une augmentation d’un tiers en 2 ans, avec des niveaux plus élevés dans les régions les plus exposées aux chaleurs (jusqu’à 50 % des logements dans le Sud-Est contre 11 % en Bretagne, selon les données d’un million d’utilisateurs d’une application de suivi de consommation). Le faible taux historique d’équipement est principalement lié au nombre relativement faible de jours de fortes chaleurs que connaissait la France jusqu’à présent. Les données de ventes de climatiseurs analysées par l’ADEME entre 2004 et 2015 montrent que leur forte croissance est “imputable en grande partie à la multiplication et à l’allongement des épisodes caniculaires”, ce qui est cohérent avec le fait que c’était l’absence de canicules aussi fortes, et non une “manipulation de l’opinion”, qui expliquait le faible taux d’équipement dans le pays.
“[La climatisation] ça n’a absolument aucun impact écologique négatif […] Alors qu’en France, où on a des appareils très performants.”
– François de Rugy sur CNews, le 2026-05-26 11:16:00
“L’isolation, c’est sympa, mais c’est beaucoup moins important [que la climatisation]. Toutes les études l’ont montré, ça a beaucoup moins d’impact [que la climatisation].”
– David Lisnard sur CNews et Europe 1, le 2026-05-27 6:18:00
“La pollution de la climatisation n’est tout simplement pas un enjeu sérieux […] Avec les nouveaux systèmes, ventilation, double flux, récupération de chaleur, fluides, frigorigène, nouvelle génération, on évite l’effet d’îlots urbains.”
– L’éditorialiste Louis Sarkozy sur RMC, le 2026-05-27 5:54:00
“On est un des pays au monde où les ménages sont les moins équipés [en climatisations]. Pourquoi ? Parce qu’on a une propagande médiatique qui dit que la clim c’est pas bien, que ça pollue encore plus. Dans Le Monde, je lisais cette semaine un article qui disait que si les ménages achetaient de la clim en France, ça allait augmenter le réchauffement climatique, ce qui est faux puisque nous avons une énergie décarbonée.”
– La journaliste Eugénie Bastié sur Europe 1, le 2026-05-28 16:08:00
“Des lubies qui ont été injectées dans le débat public comme quoi les climatiseurs réchauffaient la planète. Tout ça, ce sont des conneries monumentales.[…] On a pris des années de retard [dans l’équipement en climatisation], puisqu’il y a eu des gens qui nous ont dit qu’il fallait faire comme ça”
– Julien Odoul, Député Rassemblement National sur France Info TV, le 2026-05-28 17:40:00
Les affirmations trompeuses ne s’arrêtent pas là : elles s’inscrivent parfois dans un discours plus large qui induit en erreur sur les solutions d’atténuation du changement climatique, comme l’illustre la prise de parole de Julien Odoul sur France Info TV ci-dessous. Après avoir nié catégoriquement les impacts climatiques de la climatisation, il présente également les solutions énergétiques bas-carbone comme inefficaces, polluantes ou inadaptées, affirmations que nous vérifions plus bas.
“Il y a un mensonge qui est fait en disant que les énergies de type, enfin les dispositifs de type éolien ou solaire sont renouvelables. C’est faux. Ils sont arrimés à des moteurs thermiques. […] Les éoliennes, il faut le redire, fonctionnent 25% du temps. Les 75% du temps restant, c’est du gaz ou du charbon ou du pétrole. […] il faut dire que cette énergie est polluante.”
– Julien Odoul, Député Rassemblement National sur France Info TV, le 2026-05-28 17:40:00
Les canicules : catalyseurs de mésinformation visant des solutions climatiques (énergies renouvelables, véhicule électrique)
Les solutions permettant de réduire les émissions de gaz à effet de serre restent au cœur des narratifs de désinformation climatique. En 2025, les narratifs de désinformation climatique les plus fréquemment détectés concernaient notamment les énergies renouvelables, les véhicules électriques ou encore certaines mesures de réduction des usages polluants, comme les ZFE. Ces discours restent largement présents : lors de cette semaine de canicule, nous en avons recensé 19 occurrences.
Il faut encore noter combien le paradoxe persiste : alors que les impacts du réchauffement climatique deviennent plus visibles, les solutions permettant de les limiter continuent d’être présentées à tort comme inefficaces, trop coûteuses ou incompatibles avec la qualité de vie des Français.
Un premier groupe d’affirmations fausses concernent les énergies renouvelables, et surtout l’éolien et le solaire.
Solaire et éolien : des affirmations trompeuses sur leur caractère renouvelable, leur efficacité, et leurs subventions
Nous expliquons en détail, ci-dessous, pourquoi les nombreuses affirmations de Julien Odoul sur Franceinfo TV sont fausses. Des propos que l’on retrouve dans un registre similaire, chez un intervenant de Sud Radio, qui affirme faussement que ces sources d’énergie “ne servent à rien” et défend, tout aussi faussement, l’existence d’une combinaison “gazo-solaire” où le développement des renouvelables forcerait un recours accru au gaz, entraînant “des millions de tonnes de CO₂”.
Une éolienne tourne environ 80 à 90 % du temps, à puissance variable, et elle n’est arrêtée qu’en cas de surproduction, panne ou maintenance. Un panneau solaire fonctionne pour le nombre d’heures d’ensoleillement disponibles par jour, soit environ 5 heures d’ensoleillement direct par jour en moyenne sur l’année en France (avec de fortes variations saisonnières et régionales). Cette variabilité découle précisément du fait qu’elles exploitent des ressources naturelles qui se renouvellent continuellement, autrement dit : elles sont bien renouvelables.
Le chiffre de 25 %, souvent présenté comme le temps de fonctionnement des éoliennes dans les discours de désinformation climatique ne correspond pas à la réalité. En réalité, il ne correspond pas au temps pendant lequel une éolienne fonctionne, mais à son facteur de charge. Cette notion technique mesure le rapport entre l’électricité produite sur une période donnée et celle qu’elle aurait produite si elle avait fonctionné en permanence à sa puissance maximale. Interpréter ce chiffre comme un temps de fonctionnement revient à reprocher à une technologie que le vent ne souffle pas continuellement à au moins 50 km/h, la vitesse nécessaire pour atteindre la puissance maximale de nombreux modèles.
Lorsque les énergies renouvelables produisent moins d’électricité, le complément nécessaire pour répondre à la demande en France ne provient pas nécessairement du gaz, du charbon ou du pétrole. En France, l’ajustement repose principalement sur le parc nucléaire et d’autres sources bas-carbone : les énergies fossiles restent marginales, avec une électricité française décarbonée à plus de 95 % en 2025.
Affirmer que l’éolien et le solaire « coûtent cher” et “ne marchent pas », comme l’affirme aussi Philippe De Villiers sur CNews, est contredit par les données disponibles, qu’elles soient françaises ou internationales. “Les énergies renouvelables sont désormais la source d’électricité neuve la moins chère dans la plupart des marchés” conclut L’Agence internationale pour les énergies renouvelables (IRENA), qui suit les coûts de l’énergie dans le monde, et qui a calculé pour 2025 le coût réel de chaque mode de production, en prenant en compte la construction et l’entretien sur toute la durée de vie des installations (un calcul appelé “LCOE”, pour “coût actualisé de l’électricité”). Ce constat est fait dans la littérature scientifique depuis au moins 2020.
Si cet indicateur (LCOE) est un bon outil pour comparer le coût de production d’électricité par différentes technologies sur l’ensemble de leur durée de vie, ce à quoi se rattachent les affirmations, il faut noter qu’il ne prend pas en compte les interactions entre les installations de production au sein du système électrique. Il faut donc le lire comme un indicateur du coût de production, et non comme une mesure de la valeur générée par l’électricité produite.
Les subventions, ou plus précisément, le soutien public accordé aux énergies renouvelables est une autre cible fréquente de la désinformation climatique, alors même que ces chiffres sont publics et documentés. Sur Franceinfo, le député Jean-Philippe Tanguy a ainsi affirmé que “le biogaz tourne à 8 milliards de subventions par an”. Ce chiffre est largement surestimé : le soutien annuel réel à l’injection de biométhane s’élève à 1,13 milliard d’euros en 2025.
De même, sur Sud Radio, un intervenant a avancé le chiffre de “7 à 9 milliards par an de subventions publiques à l’éolien et au solaire”. En réalité, ce montant dépasse le soutien public total accordé à l’ensemble des filières électriques en métropole. En se limitant strictement à l’éolien (terrestre et en mer) et au solaire, la Commission de régulation de l’énergie (CRE) chiffre ce soutien à 5,3 milliards d’euros en 2025.
Un second groupe d’affirmations minimise ou occulte les bénéfices climatiques de la transition depuis des véhicules thermiques vers des véhicules électriques.
Voiture électrique : des affirmations trompeuses sur son bilan écologique
Deux affirmations tenues sur Sud Radio trompent les données scientifiques disponibles : “[Le véhicule électrique] on vous fait croire que c’est une alternative propre” et “La voiture électrique n’est absolument pas une voiture écologiquement propre”.
En réalité, sur toute leur durée de vie, les rejets de gaz à effet de serre des voitures électriques sont bien plus faibles que leur équivalent thermique. L’empreinte carbone de la voiture électrique en France fait figure d’exemple grâce au mix électrique peu carboné du pays (voir nos vérifications).
L’analyse du cycle de vie est le seul outil permettant de comparer les émissions de gaz à effet de serre entre différents véhicules. Elle comptabilise les impacts environnementaux potentiels tout au long du cycle de vie du véhicule, de l’acquisition des matières premières à sa production, son utilisation, son traitement en fin de vie, son recyclage et sa mise au rebut, d’après la norme ISO 14044.
Concernant l’impact environnemental, les conclusions vont dans le même sens, même si cette question a été moins étudiée dans la littérature scientifique que les émissions de gaz à effet de serre. Si les batteries des voitures électriques contiennent des métaux dont l’extraction soulève des enjeux écologiques, comme le lithium et le nickel, les experts estiment que leur impact environnemental global reste inférieur à celui lié à l’extraction, au raffinage et à l’utilisation du pétrole nécessaire pour alimenter une voiture thermique (voir notre vérification, en anglais).
Enfin, les ZFE sont également ciblées sur leur capacité à réduire la pollution, alors même que la recherche a déjà apporté des éléments de réponse sur cette question.
En pleine canicule, retour de la mésinformation sur les ZFE
On compte plus de 100 zones à faibles émissions (ZFE) en Europe, et leurs effets sur la pollution liée au trafic sont désormais bien documentés. Pourtant, Sébastien Chenu, député RN, affirmait sur CNews et Europe 1 : “Il n’y a effectivement pas de démonstration de la baisse de la pollution dans nos centres-villes à cause de ces ZFE […] Non, [la baisse de la pollution] ce n’est pas démontré”. Or les études disponibles montrent l’inverse : dans les villes où elles ont été instaurées et étudiées, les zones à faibles émissions ont fait diminuer la pollution atmosphérique en limitant l’accès de certains véhicules, avec des effets concrets sur la santé, notamment moins de maladies respiratoires (voir narratif 09, et notre vérification).
“Déjà [les énergies renouvelables] c’est pas de l’énergie durable […] les éoliennes ou les panneaux photo, les centrales solaires, ne servent à rien. Par contre, ce qui va servir, ce sont les gasoliennes, c’est-à-dire le couplage entre une centrale à gaz et une éolienne. Le data center ne va pas tourner quand il n’y a pas vent. Donc de l’hybride. Donc du gazo-solaire. Et ça, ça se traduit par l’émission, encore une fois, de millions de tonnes de CO2 supplémentaires. Parce que quand vous brûlez du gaz pour en faire de l’électricité, ça fait du CO2. Voilà, donc c’est une mesure totalement anti-climatique”
– Intervenant non identifié sur Sud Radio, le 2026-05-27T11:20:00+00:00
“On a voulu lancer des énergies intermittentes qui coûtent cher et qui ne marchent pas […] pour la géothermie, qui est une ressource d’avenir, il suffit de creuser un petit peu pour avoir une énergie infinie”
– Philippe De Villiers sur CNews, le 2026-05-29T17:24:00+00:00
“Il y a un mensonge qui est fait en disant que les énergies de type, enfin les dispositifs de type éolien ou solaire sont renouvelables. C’est faux. Ils sont arrimés à des moteurs thermiques. […] Les éoliennes, il faut le redire, fonctionnent 25% du temps. Les 75% du temps restant, c’est du gaz ou du charbon ou du pétrole. […] il faut dire que cette énergie est polluante.”
– Julien Odoul, Député Rassemblement National sur France Info TV, le 2026-05-28 17:40:00
“7 à 9 milliards par an de subventions publiques à l’éolien et au solaire […] Ben non, le problème, c’est que cette énergie intermittente, comme son nom l’indique, ne fonctionne pas tout le temps, qu’elle coûte très cher.”
– Intervenant non identifié sur Sud Radio, le 2026-05-27 6:20:00
“le biogaz qui tourne à 8 milliards de subventions par an”
– Jean Philippe Tanguy, depute du Rassemblement National sur Franceinfo Radio, le 2026-05-28 6:38:00
“[Le véhicule électrique] on vous fait croire que c’est une alternative propre”
– Intervenant non identifié sur Sud Radio, le 2026-05-25T10:10:00+00:00
“La voiture électrique n’est absolument pas une voiture écologiquement propre”
– Intervenant non identifié sur Sud Radio, le 2026-05-25 8:50:00
“Il n’y a effectivement pas de démonstration de la baisse de la pollution dans nos centres-villes à cause de ces ZFE […] ça crée beaucoup d’embouteillages […] Non, [la baisse de la pollution] ce n’est pas démontré”
– Sébastien Chenu, Député Rassemblement National sur CNews et Europe 1 en simultané, le 2026-05-26 6:20:00
Conclusion :
Un premier enseignement ressort de l’analyse de ces affirmations, toutes diffusées pendant une canicule caractéristique des effets du changement climatique, et tient d’abord à leur objet : elles ne se focalisent pas sur la négation des impacts du réchauffement climatique, mais cherchent à brouiller la compréhension des mécanismes à l’œuvre, du travail scientifique et des connaissances établies sur les moyens et les responsabilités permettant de limiter le changement climatique.
Les solutions occupent une place particulière dans ces cas de mésinformation : les affirmations trompeuses ne se limitent pas à contester leur efficacité ; elles tendent également à les présenter comme présentant un rapport coût-bénéfice climatique défavorable, voire comme inutiles, insuffisamment étudiées ou non soutenables.
Au-delà des sujets abordés, la forme et le fond de ces affirmations soulèvent plusieurs constats. Sur la forme, elles reposent souvent sur des formulations catégoriques, réductrices, et parfois caricaturales, et ne sont pourtant pas accompagnées d’une recontextualisation dans les espaces médiatiques où elles circulent. Cette absence de contradiction est d’autant plus notable que les Français s’informent en priorité via les médias que nous avons analysés : les journaux télévisés et les chaînes d’information en continu figurent parmi les deux types de médias les plus fréquemment utilisés pour suivre l’actualité.
Sur le fond, ces affirmations révèlent un décalage important avec les connaissances disponibles, pourtant souvent accessibles publiquement. Elles peuvent soit ignorer les résultats scientifiques établis, soit s’en revendiquer tout en leur faisant dire autre chose et parfois l’inverse. Si les mécanismes complexes, et les fonctionnement parfois contre-intuitifs des systèmes peuvent en partie l’expliquer, cela ne suffit pas à rendre compte de la persistance de ces interprétations trompeuses.
